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J'ai Perdu le Lait
J’ai accouché d’un petit biscuit. Le médecin a coupé le cordon en lait. Il était couvert de farine. J’ai poussé, poussé. « Un, ça ne suffit pas pour faire un paquet de gâteaux. Il en faut plus Madame », a dit le médecin. Alors j’ai poussé, poussé. Un, deux, trois, dix, 23.
« ça fait 2 paquets de gâteaux ! ».
« Quoi ? Mais j’ai donné naissance à 60 petits biscuits. »
« Oui, 5 par sachets, 6 sachets par paquet. Ça fait 2 paquets à 3 euros le paquet chacun. Donc 6 euros au total. »
Et je suis là en train de suer, une odeur de farine, de sucre, de beurre fondu, de chocolat au lait flotte dans la pièce. En sueur, avec 60 gamins en pâte,
et 6 euros seulement de bénéfice pour les avoir poussé un à un par mon vagin.
-texte de Victoire Poinsot-Girma
Suivant la stratégie d’assemblage propre à leurs pratiques respectives, Daggo Abouna D.-Djibrine (*2002, Genève) et Victoire Poinsot-Girma (*1998, Genève) nous proposent une recette de biscuits exquis.
J’ai perdu le lait rejoue l’origine du monde. Un mélange improbable d’objets
(farine, oeuf, sucre) prend vie dans une salle d’accouchement aux allures de cabinet de curiosités. Le nouveau-né est érigé en trophée.
Ici, on mange avec les yeux.
Le docteur érudit analyse les biscuits et les classifie. Il est fier de sa collection raffinée (de la bouillie sous nos palais). Un jour, elle sera exhibée au musée. De son doigt déformé, l’absurde pointe vers le concret : la violence contenue dans nos placards et nos vitrines, celle dont nous régalons nos estomacs et nos intérêts (c’est meilleur trempé dans le lait).
À travers la mise en scène du corps reproducteur et capitalisé,
la performance révèle les ingrédients de notre civilisation:
exploitation et extraction. Elle interpelle nos goûts et nos regards,
les confrontent à leur part de responsabilité.
-texte Marie Lucas